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> Article éclairant de Jean-Michel Frodon sur ce qu'engagent plus largement – politique culturelle nationale et rôle d'un état républicain – les cartes “illimitées”
>> Astuce commerciale faisant la joie (pas toujours justifiée) des consommateurs et alarmant une partie des professionnels, la carte d’accès illimité aux cinémas pour un tarif mensuel forfaitaire lancée par UGC ce printemps et désormais imitée par ses concurrents, provoque un séisme dans l’histoire des relations entre l’État français et le milieu cinématographique. Elle prend valeur de symbole pour l'ensemble de la politique culturelle nationale, voire pour une certaine représentation de la puissance publique, qui fait partie de l’identité française elle-même. Au-delà des effets, bien réels des cartes « illimité » et « Le Pass » sur la moindre diversité de l’offre cinématographique, la manière dont ces cartes ont été imposées est encore plus significative.
Pour en prendre la mesure, il faut se rappeler l’importance – politique, administrative, financière et symbolique – du dispositif mis en place depuis trois quart de siècle entre le cinéma et l’État. Ébauchées dès les années 20, ces relations ont été nettement renforcées lors de l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958, de la création d’un ministère des affaires culturelles et de son attribution à une personnalité telle qu’André Malraux. La tutelle exercée par le Centre national de la Cinématographie (CNC) fut alors retirée au ministère de l’Industrie pour passer sous l’autorité de la Rue de Valois, tandis qu’étaient mises en place les bases des principaux mécanismes du soutien actif de la puissance publique à un secteur qui, depuis qu’il existe, est considéré non sans raison par l’État français comme une ressource stratégique.
Selon un processus continu, mais qui a connu un puissant coup d’accélérateur sous la direction de Jack Lang, le ministère de la Culture a mis en place un véritable filet protecteur. Outre un soutien direct, il a organisé l’irrigation régulière de l’ensemble de la profession par le biais d’une taxe spéciale, complétée par une ponction considérable sur les diffuseurs télévisuels. En dialogue permanent avec les représentants de l’industrie, le CNC a multiplié les instances de concertation, de péréquation, d’accompagnement des plus entreprenants et, simultanément, de prise en compte des intérêts culturels collectifs.
Cette relation a permis le maintien du tissu industriel et artistique français quand les autres cinématographies européennes s’effondraient. elle s’est aussi traduite par une mobilisation politique jamais prise en défaut face aux périls internes (la montée en puissance de la télévision) et externes (la menace hollywoodienne, les négociations commerciales internationales), quelle que soit la couleur politique du gouvernement. La « cogestion » par l’État et le secteur privé était devenu l’archétype du modèle français de politique culturelle. et même un symbole d’une certaine forme historique d’intervention du pouvoir central dans la vie de la nation, caractéristique de la République française, mais plongeant ses racines dans le passé monarchiste.
L’ampleur de la rupture intervenue se mesure mieux en regard d’une certaine toile de fond. Lorsque Guy Verrechia, le patron d’UGC, annonce, le 29 mars, le lancement de sa carte, il introduit une modification substancielle dans les règles d’un jeu commercial. Qu’il le fasse sans en avoir averti le CNC, et moins encore discuté avec lui, revient à déchirer comme un torchon de papier le pacte politique et moral qui unit les professionnels du cinéma et la puissance publique depuis des décennies. Un tel comportement s’explique en partie par la récente faiblesse du Centre du Cinéma, qui, depuis deux ans, semble avoir perdu toute faculté d’initiative et même tout ressort négociateur. au point que l’hebdomadaire corporatif Le Film français, termine son éditorial du 8 septembre en posant la question : « Y a-t-il un pilote dans l’avion [du CNC] ? »
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Arrivée au ministère de la Culture et de la Communication quelques jours après cette mesure intempestive d’UGC, Catherine Tasca adopte une position très ferme qui, dans un premier temps, bloque la mise en place de la carte. on pouvait croire alors au rétablissement de relations correctes au nom d’un intérêt collectif qui est, à la fois, celui de l’ensemble des professionnels, celui de l’art du cinéma et celui des spectateurs. illusion détruite le 26 juillet lorsque, avec la plus parfaite mauvaise foi, UGC profite d’une décision ponctuelle du Conseil de la Concurrence, bien avant qu’il ait statué au fond, suite à la saisine de la ministre, pour remettre sa carte en vente. Son triomphe commercial prend de court les réflexions collectives engagées par les pouvoirs publics, et redouble le camouflet.
Dès lors, rien ne peut empêcher les autres grands groupes, Pathé et Gaumont, d’imiter UGC, sous peine d’être distancés. en août, ils testent leurs propres cartes à Nantes ; le 12 septembre, Gaumont annonce son extension au pays en même temps que son alliance avec la mini-major parisienne MK2. les indépendants, eux, sont face à un choix simple : faire allégeance à un groupe ou disparaître. c’est le retour de la loi de la jungle. on peut naturellement s’attendre qu’un discours vantant les mérites du seul marché se fasse désormais entendre – en rappelant que le marché, ce sont les consommateurs, le public, qui sont également des futurs électeurs au cas où les politiques songeraient à aller contre la sacro-sainte tendance lourde. il reste à savoir si un secteur aussi protégé que le cinéma est disposé à troquer l’immense soutien public dont il bénéficie contre cette nouvelle liberté.
À l’échelle du cinéma, on peut s’attendre à deux conséquences de ces péripéties, survenues dans un paysage déjà malmené par d’autres révolutions, l’arrivée des chaînes thématiques et l’essor des multiplexes, et par l’év»énement majeur que fut la prise de contrôle d’Universal par Vivendi–Canal+ en juin 2000 – là aussi le CNC est resté totalement absent.
Il en, résultera un éclatement entre deux pôles d’activité (production et exploitation), dont l’unité faisait la force du « cinéma français », et l’écrasement ou l’absorption des structures de moindre importance par des géants (Canal+ côté production, les majors côté exploitation). En attendant l’entrée des Américains sur le marché français, dont on ne voit plus qui aujourd’hui pourra s’y opposer.
À l’échelle plus vaste de la politique culturelle nationale, c’est un revers majeur, peut-être irréversible, en l’absence d’initiatives rapides et déterminées, que vient de subir une idée jusqu’alors considérée comme républicaine de l’intervention de l’État dans la culture.
Jean-Michel Frodon, Le Monde, mardi 19 septembre
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